Gilles

"Sculptures"

Les portes de la perception

« Ce n'est pas en faussant l'objet de notre regard et de notre admiration que nous parviendrons à les rendre lucides et sereins. C'est en créant à l'intérieur de nous-même une nouvelle manière de sentir et de voir. »

Antonio Mora (Fernando Pessoa)

Plongeant ses mains dans l'argile de son intériorité, les sculptures de Gilles de La Buharaye ont ceci de particulier qu'elles ne s'adressent pas seulement à notre sensibilité, mais plus encore, peut-être, à ce que Schopenhauer nommait, avec son acuité habituelle : le besoin métaphysique de l'homme. Tel un philosophe des formes cherchant sans cesse les moyens formels d'ouvrir, dans la conscience de ses spectateurs, une porte, les oeuvres de cet artiste non voyant nous invitent à descendre en nous-même afin que, nous aussi, nous puissions faire l'expérience de leur silence envoûtant.

Que ce soit dans « Le chromosome danseur » ou bien encore dans « Nataraja » (ainsi nommée en l'honneur de la figure dansante de Shiva), ce qui intéresse Gilles de la Buharaye n'est pas tant de faire référence à une figure ou un objet du monde que de saisir, à même le bronze, l'élan de ses visions intérieures. C'est pourquoi, il serait vain de vouloir réduire le sens de ces figures à ce qu'elles représentent. Car ce qui compte, ici, n'est pas tant d'être capable de décrire avec précision leur dimension symbolique (comme nous pourrions être tenté de la faire à propos de son oeuvre intitulée, « Porte de verre » - qui n'est pas sans évoquer le célèbre « stade du miroir » de Jacques Lacan), que de nous sentir, à notre tour, emporté par la chaleur du souffle qui les anime, par l'intensité du mouvement qui les emporte.

Ni vraiment figuratives, ni tout à fait abstraites, les sculptures de Gilles de La Buharaye plongent leur racines dans l'art sacré de l'Inde ou des celtes – tout en ajoutant à ce fond mythologique, un traitement stylistique inspiré de l'art africain. Voilà pourquoi, peut-être, les créations de cet artiste semblent n'appartenir à aucune culture particulière, ni à aucune époque. Et pourtant – et c'est bien là ce qu'il y a en elles d'envoûtant - il n'en demeure pas moins qu'envers et contre leur nomadisme formel, ces sculptures ont le pouvoir de s'adresser à ce qu'il y a, en nous, de plus universel - à savoir : aux structures et archétypes qui gisent au plus profond de notre inconscient.

Frédéric-Charles Baitinger

Critique d'Art
Magazine Artension